Critique Interstellar

Interstellar, un voyage « intrastellaire »

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À la vue de l’affiche du nouveau Christopher Nolan (Inception, Memento, The Dark Knight) l’on serait presque tenté d’un mouvement de recul : « encore un film sur la fin du monde mélangeant science et fiction avec à la fin les Américains en vainqueurs ». Et puis l’on se rapproche de l’affiche et l’on voit le nom du dit réalisateur. Et comme le dit mon ami John « on est jamais déçu avec Nolan », et c’est vrai que la mise en image parallèle d’une relation père-fille dramatique, d’une réflexion métaphysique sur l’évolution et d’une aventure interstellaire.. Cela donne envie de voyager.

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Héros américain ou père de famille ?

Le premier plan est poussière et tout retournera poussière. La Terre se meurt, des nuages de poussières empêcheront bientôt les humains de respirer et plus rien ne pousse, sauf le maïs qui résiste tant bien que mal au désastre. Dans un monde à 6 milliards d’âmes, le Héros américain, merveilleusement interprété par Matthew McConaughey, est devenu fermier, il est terminé le grand rêve américain, de nos jours « nous avons trop d’ingénieurs mais ce qu’il nous faut c’est manger », manger et survivre. C’est le premier voyage du film, celui d’un retour en arrière, d’un monde en décroissance proche du chaos.

C’est désormais une habitude hollywoodienne que de nous vendre la fin du monde, une apocalypse de plus sur nos écrans et dans nos imaginaires colonisés. Mais Nolan va nous surprendre en utilisant la physique quantique comme solution à une colonisation d’un autre monde, dans un autre espace-temps. Qui sait, peut-être qu’une planète nous attend, nous, les Hommes, qui après avoir tout détruit mériterions bien que notre Dieu unique nous laisse une seconde chance. Chance qui nous serait donnée par une entité fantomatique nommée « Eux » ou « Ils », comme si une autre vie, ailleurs, avait pitié de nous et voulait nous sortir de l’impasse.

Alors le Héros américain va reprendre du service, il va piloter le vaisseau spatial, abandonner sa famille, sa fille aimante (parfois jusqu’au malaise incestueux) et son fils à qui il n’a plus rien à transmettre. L’image du père de famille retournant dans l’antre primordiale de la maison et du champs de maïs va devoir partir et tout abandonner pour retrouver sa candeur hollywoodienne. Nous voici au second voyage du film. La caméra est fixée sur la voiture, en fond sonore nous entendons le compte à rebours de la NASA et le Héros ne quitte pas la Terre, Cooper quitte d’abord sa cellule de base, sa cellule familiale, celle dans laquelle son histoire lui avait donné un rôle majeur. Protecteur et producteur. Quitter sa base pour ensuite s’élever. Lâcher prise.

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Un voyage intérieur 

La Terre tourne au loin. Nous sommes à l’intérieur du vaisseau, au plus proche des passagers et ce que l’on peut dire c’est que ce film fait transpirer. Nous ressentons presque les peurs, les souffrances contre la gravité et l’espoir intérieur. Dans la même veine que Gravity, l’émotion visuelle proposée par Nolan va, nous devons l’avouer, bien au-delà de nos attentes tant les images sont époustouflantes, paraissent réalistes et grandioses. Le tout associé à une bande-son parfaite, nous voyageons dans l’espace, nous découvrons l’intérieur d’un trou noir, nous colonisons une autre galaxie. « Au revoir notre galaxie », lâche presque débonnaire l’un des passagers. Un adieu à nous même pour renaitre dans un nouveau cycle.

Ce qu’il faut noter dans ce périple hors de l’humanité, c’est qu’il ne fera jamais rien d’autre que nous ramener à nous-même, vers notre nature humaine, nos sentiments, nos pulsions et nos envies. Plus nous nous éloignons de nous-même et plus nous y reviendrons. Souvent pour le pire. L’Homme est un loup pour l’Homme, même en voulant sauver toute l’humanité. Comme s’il fallait se perdre jusqu’au bout pour trouver la voie.

C’est le troisième voyage du film. À l’intérieur de notre corps social.

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Hollywood, une (contre ?) initiation

Ce voyage initiatique mené par un homme ayant perdu sa femme, vivant dans un monde bientôt mort et sans espoir pour ses enfants, va aussi être une initiation pour le spectateur. Hollywood a cela de très fort de faire renaître dans les salles obscures les anciennes sociétés initiatiques. Oui mais voilà, peut-on initier par l’image ?

La grandeur de ce film nous met en état parfait pour être, tel John Locke dans Lost, (contre-)initiés par le moyen de symboles et d’épreuves. La mission Lazard (ressuscité dans la Bible, mais banque d’affaires dans le monde moderne) va faire revivre un personnage menteur et manipulateur (incarné par Matt Damon). Mais c’est bien grâce à la cupidité de ce dernier que notre Héros va enfin découvrir ce reflet derrière l’horizon de Gargantua, voyager dans un trou noir et découvrir ce qui se cache dans la 5ème dimension. Un univers dans lequel l’espace et le temps ne font qu’un et la gravité maitrisable. Un monde entouré de fil de laine, un monde ni dans les choses ni hors des choses, mais un monde entre les choses.

« Tu ne comprends pas, il n’y a pas de Ils, il n’y a que Nous, c’est nous-même qui nous sommes amenés ici, c’est nous-même qui avons créé tout cela. » Cooper en prononçant cette phrase se place au rang de Dieu et va agir sur sa propre vie de manière folle puisque deviendra son propre fantôme. Il n’y pas de système, pas d’ennemis et pas de révolutions. Il n’y a que nous, comme début et fin de toute chose. Nous verrons la fille de Cooper, adulte, trouver enfin la solution de la maitrise de la gravité, grâce aux messages envoyés par son père depuis une autre dimension.

Enfin, c’est aux alentours de Saturne que l’on retrouvera notre Héros, toujours vivant, et ayant 123 ans. C’est en orbite de cette planète symbolisant le conflit paternel et le problème d’identité que cet homme verra sa fille mourir. Il oubliera totalement son fils, pourtant seul héritier de sa lignée. N’était-pas parti pour trouver un nouveau foyer pour les siens ?

Après tout l’Homme a remplacé Dieu, le projet Lazard nous fait renaitre vers Satan dans Saturne, dans une négation totale de spiritualité. Elle est peut-être là la contre-initiation. C’est le dernier voyage du film, les lumières tamisées se rallument, notre voyage « intrastellaire » se termine.

L’infiniment grand rejoint l’infiniment petit, l’exploration à travers nos lumières intérieures n’était qu’une EMI (Expérience de Mort Imminente) : la nôtre en s’oubliant devant l’écran, et celle de Cooper vécue après son éjection du début du film. Le voyage, le tunnel blanc, la volonté de communiquer avec sa fille, la jolie brune à sauver, tout cela n’était qu’errements de l’esprit de Cooper avant la mort. John avait raison, on est vraiment jamais déçu avec Nolan.

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Allez pour vous en remettre, un petit poème :

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;
Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.

Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,
Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils
N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs
Leurs actes frêles auraient pu danser en un verre baie
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

Les hommes violents qui prient et chantèrent le soleil en plein vol,
Et apprenant, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,
N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante
Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,
Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

Et toi, mon père, ici sur la triste élévation
Maudis, bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.
N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit.
Rage, enrage contre la mort de la lumière.

Dylan Thomas, Vision et Prière et autres poèmes

 

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