Joseph, une image de la paternité oubliée

Basé sur l’excellent livre de Paul Payan intitulé « Joseph, une image de la paternité dans l’Occident médiéval », auquel s’ajoutent mes analyses personnelles, ce petit article tente de traiter, très modestement, d’une figure primordiale de l’image du Père dans notre histoire et de ses conséquences dans nos sociétés dites modernes. Celui qui pourrait se définir comme le dernier des Patriarches et le premier Saint est par la même une belle transition entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Le père terrestre du Christ : Joseph.

Mort réelle du symbolique et mort symbolique du réel.

L’analyse de cette figure du père qu’est Joseph nous amène d’emblée sur un point qui me semble primordial, celui de la présence d’une double paternité du Christ, qui va, selon moi, amener l’exemple du modèle familial que nous voyons s’effondrer aujourd’hui. En effet, si le Christ a une paternité spirituelle par sa filiation avec Dieu (selon les catholiques), il possède aussi un père terrestre. Même si ce père est souvent peu traité dans l’imagerie ou les apocryphes médiévaux, il n’en est pas moins celui qui a reçu le pouvoir de protéger, d’éduquer et, pouvoir ultime s’il en est, celui de nommer Jésus, ce qui lui confère l’immense pouvoir de la vie. « Au commencement était le verbe » nous dit la Bible dès ses premiers versets. De plus, Joseph transparait comme un véritable chef de famille, et a cette faculté digne des Patriarches de la Tradition, celle de répondre aux instructions divines. Nous sentons son rôle nécessaire et valorisant, malgré l’image souvent secondaire qu’on lui donne. Nous ne parlons, en effet, et dans l’immense majorité des ouvrages, que de Joseph en rapport à Marie ou à Jésus, même si son rôle de protecteur notamment lors de la fuite vers l’Égypte est souvent mis en valeur.

« Considérons encorez, quant a l’enfant Jhesus, que Joseph le nourry, le porta, le conduisi en Egipte, le ramena, le mena puis chascun an ou temple, l’enseigna et le disciplina selond paternelle auctorité, et a brief dire il accompli toute la cure que bon et loyal et saige pere peut et doit faire a son vray fils. » Considérations…, VII, n°300.

Le parallèle qu’il me semble important de réaliser est celui de cette vie symbolique et divine avec nos vies sociales et familiales d’aujourd’hui. Nous voyons bien ici que le père, ou les Pères qu’a eu Jésus, lui a permis non seulement d’atteindre la généalogie et la vie sociale réelle par le père terrestre, mais aussi une vie spirituelle forte, ou une vie de Messie si l’on est croyant par l’acceptation de son père spirituel. Ces deux Pères forment la base de toute construction identitaire masculine, d’un côté le meurtre symbolique du père terrestre permet au jeune garçon de s’élever au rang d’homme et d’assumer sa fonction dans la société, de l’autre la mise en lumière réelle du père symbolique (ou spirituel), lui permet d’être attaché au divin et donc au Bien, et donc au service du bien commun.

Saint Luc : « On ne peut pas servir et Dieu et l’argent »

Cette citation de Saint Luc est très importante dans la compréhension du monde d’aujourd’hui et dans la manière dont les jeunes hommes (et parfois les moins jeunes) se muent dans notre société. En effet, la mort désormais réelle du père spirituel ajoutée à la mort symbolique du père terrestre, ont complètement métamorphosé la masculinité et la virilité des jeunes hommes. Désormais dans l’impossibilité de tuer symboliquement leur père terrestre (et donc de réussir leur entrée dans le monde social réel), et de l’autre sans repère spirituel dans notre société laïque, le jeune se cherche, se perd et se retourne enfin vers la seule religion moderne autorisée : celle de l’Argent. Dans cette religion de l’Argent Roi, il faut évidemment y mettre toutes les formes d’occupations avilissantes, dévalorisantes, démoralisantes et moutonnisantes que ce sont : la télévision et ses programmes imbéciles, l’idéologie du tout avoir et tout de suite (sans compter que ce « tout » irréel change vite et que la rapidité à laquelle il est nécessaire de changer de « tout » pour le récupérer est hallucinante si l’on veut rester « dans le coup »), ce qui pourrait voir naître dans ce petit Homo sapiens sapiens sortant tout droit d’une grande école de commerce, notre nouvelle image de ce qu’est l’homme en ce début de 21ème siècle. Autant dire une régression.

Conséquences politico sociales.

D’un point de vue politique et social qui nous intéresse ici, il est clair que cette mort de la figure du père dans notre société a des conséquences gravissimes. En effet, perdue et lobotomisée par la « société du spectacle », la jeune génération se cherche des possibilités de résiliences, car il s’agit bien ici d’un traumatisme inconscient et collectif qui pèse sur nous. Certains peuvent, par chance, trouver des tuteurs de résilience (chers à Boris Cyrulnik), ce qui leur permettra de dépasser ce trauma pour un recentrage intellectuel et une prise de conscience individuelle. À noter que les résilients sont souvent des gens qui, plus tard, transmettent. Il est peut-être là notre espoir. Mais pas d’angélisme, le manque de père amène, non pas à trouver des tuteurs de résiliences du bien, mais à chercher en des pseudos modèles ou fausses stars des totems à suivre. Que penser de notre époque où les modèles politiques sont des gens souvent ignares ou sans charisme (on sent bien que notre futur président Hollande ne sera uniquement choisi qu’au regard de son probable adversaire Sarkozy, et du ras le bol des gens. Cette fameuse alternance douteuse, tant les idées sur le mondialisme qui devraient les opposer… les rapproche !), ou pire encore leurs stars d’un soir qui ne sont là que pour sauver une industrie du disque moribonde par des chansons du non sens ou des reprises de vieux tubes à la sauce nullité. Où sont les Gabin, les Ventura, les Louis Jouvet ? Comment peut-on s’étonner du niveau médiocre, qu’il soit dans le domaine politique ou intellectuel, de notre génération ? Comment peut-on s’étonner que l’Éducation Nationale, fille de cette bêtise, n’enseigne plus l’Histoire et inculque à nos enfants des valeurs malsaines et nocives ? Où donc sont passées les valeurs de Joseph, père putatif, au croisement de toute les paternités qu’il incarne mais jamais outre mesure : il est à la fois père naturel, père adoptif, père symbolique, père résilient et enfin père du modèle à transmettre.

J’invite les lecteurs de ce petit article à retrouver les images de la virilité perdue, et pourquoi pas adopter celle de ce personnage à la fois protecteur de la mère et de l’enfant, patriarche et transmetteur de valeurs, que vous découvrirez dans le livre de Paul Payan. C’est à notre génération perdue de se retrouver, et cela peut passer par la redécouverte de l’image du Père proposée par Joseph, modèle d’unification et de paix chez Gerson. Ceci peut nous habiter, que l’on soit religieux ou non.

« Le père apparaît comme le médiateur par excellence et ceci dans différents champs : médiation dans la lignée, médiation entre le monde terrestre et l’autre monde. (…) On pourrait dire que l’Image du Père est en quelque sorte liée à sa position à la fois à l’égard du groupe familial mais encore du groupe social tout entier. » Y. Pélicier, « avant propos », Tellenbach, 1983.

Cet article est publié dans le cadre de mes réflexions autour de mon web documentaire intitulé « Le Sang du Père », que je vous propose de découvrir ici.

Bien à vous,

Sylvain Durain
contact@sylvaindurain.fr

2 Commentaires

  1. soso dit :

    C’est une bonne idée de parler de Joseph c’est vrai que même moi venant d’une école catholique on nous en a jamais parlé.

  2. Anthony dit :

    Excellent article qui montre bien la désorientation liée à cette double perte de pères : le père spirituel et le temporel. Cette double perte qui nous rend tous infiniment perméables à toutes les niaiseries modernes.

    Il est également très pertinent de lier ça à la citation de Saint Luc. L’argent a toujours été le seul bien de ceux qui manquaient de repères. Ceux qui n’avaient pas de terre hier, ceux qui n’ont plus de figure paternelle aujourd’hui.

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